Article 10.6 — le texte qui encadre tout
L'article 10.6 du Règlement Intérieur National pose le cadre de la sollicitation personnalisée. Sa portée est précise et stricte :
La sollicitation personnalisée prend la forme d'un envoi personnalisé, dans le strict respect des principes essentiels de la profession. Elle ne peut être faite que par voie écrite — courrier postal ou électronique — et exclut tout message text ou multimédia envoyé sur un terminal téléphonique, ainsi que tout contact physique ou téléphonique non sollicité.
Trois éléments structurent cette définition :
- Forme exclusivement écrite — pas d'appel téléphonique, pas de rendez-vous improvisé
- Support exclusivement courrier postal ou email — SMS, MMS, messages WhatsApp, notifications push sont exclus
- Contenu soumis aux principes essentiels — sincérité, dignité, mesure, confraternité
Pourquoi le Conseil d'État a interdit les SMS
En 2014, le Conseil d'État a validé l'article 10.6 du RIN dans sa rédaction interdisant explicitement les SMS et MMS comme support de sollicitation personnalisée. La motivation est instructive — et elle s'applique par extension aux technologies plus récentes.
Le raisonnement du Conseil d'État
Le SMS, contrairement à un email ou un courrier postal, est par nature intrusif. Il s'impose immédiatement sur le terminal du destinataire, avec une notification sonore et visuelle qui force l'attention. Le destinataire ne peut pas facilement le filtrer comme on filtre un email en spam.
Cette intrusivité est, selon le Conseil d'État, incompatible avec deux principes essentiels :
- La dignité de la profession — qui exclut un démarchage assimilable à celui des télémarketeurs commerciaux
- Le respect du justiciable — qui peut se trouver en situation de vulnérabilité (procès en cours, séparation, dossier sensible)
L'extension naturelle à d'autres technologies
Bien que la décision du Conseil d'État vise explicitement les SMS et MMS, son raisonnement s'applique à toute technologie comparablement intrusive :
- WhatsApp, Signal, Telegram — comparables aux SMS en termes d'intrusivité, probablement interdits
- Notifications push sur une application — encore plus intrusives
- Appels téléphoniques non sollicités — explicitement exclus par l'article 10.6
- Démarchage en porte-à-porte — exclu par la même logique
L'email : autorisé sous strictes conditions
L'email est le seul moyen électronique explicitement autorisé par l'article 10.6. Mais cette autorisation n'est pas inconditionnelle.
Les 4 conditions cumulatives
- Identification claire de l'émetteur— nom complet de l'avocat, qualité, barreau d'appartenance, adresse professionnelle. Pas d'adresse email anonyme ou de pseudonyme.
- Objet conforme aux principes essentiels — pas de promesse de résultat, pas de comparaison dévalorisante avec les confrères, pas de référence à un dossier identifiable.
- Faculté de désinscription — pour les emails répétés (newsletter, suite de relances), une option de désinscription claire et fonctionnelle (exigée par le RGPD au minimum).
- Respect du RGPD— base légale claire pour traiter l'email du destinataire (consentement explicite, ou intérêt légitime documenté avec analyse d'impact).
Ce qui pose problème dans la pratique
- Achat de bases d'emails B2B — la légitimité RGPD est presque toujours faible
- Emails de masse automatisés — peuvent violer le principe de mesure
- Relances multiples non sollicitées — assimilables à du harcèlement
- Emails à des personnes en situation de vulnérabilité — divorce en cours, salarié licencié — sont particulièrement à risque
Les DM LinkedIn : zone grise dangereuse
LinkedIn occupe une position juridiquement ambiguë. Un message direct (DM) sur LinkedIn n'est ni un email classique, ni un SMS. Comment l'article 10.6 s'applique-t-il ?
L'analyse juridique
Selon l'analyse dominante : un DM LinkedIn est assimilable à un email professionneldans la mesure où le destinataire doit ouvrir l'application ou consulter sa boîte LinkedIn pour le lire (pas de notification sonore intrusive forcée). Il entre donc dans le cadre de l'article 10.6 et est autorisé sous les mêmes conditions qu'un email.
Le risque pratique
Beaucoup de cabinets envoient des DM LinkedIn de prospection sans respecter les conditions de fond — comparaisons implicites, promesses voilées, ton commercial. Ces messages, bien que techniquement autorisés en tant que sollicitation personnalisée, violent les conditions de fondet constituent donc des infractions à l'article 10.
Ce qui est totalement sûr sur LinkedIn
- Publications sur votre fil (visibles par votre réseau) — c'est de la communication publique, pas de la sollicitation personnalisée
- Commentaires informatifs sur les publications d'autres
- Réponses à des sollicitations entrantes (quelqu'un vous a contacté en premier)
- Acceptation d'invitations à se connecter
- Messages à vos contacts directs sur des sujets professionnels initiés par eux
Les 5 alternatives conformes au démarchage
Plutôt que de naviguer dans les zones grises, voici cinq stratégies d'acquisition totalement conformes au RIN et généralement plus efficaces que le démarchage direct.
Alternative 1 — Le SEO de contenu
Au lieu de chercher vos prospects, faites-vous trouver. Un article de fond sur votre spécialité bien référencé attire chaque mois des visiteurs en intention d'achat — sans aucune sollicitation. C'est l'inverse exact du démarchage : c'est le prospect qui vient à vous.
Alternative 2 — La newsletter à inscrits volontaires
Construire une newsletter à abonnement volontaire (double opt-in recommandé) est une mécanique d'acquisition totalement conforme. Les destinataires ont consenti à recevoir — ce n'est plus de la sollicitation personnalisée mais de la communication souhaitée.
Alternative 3 — Les publications LinkedIn et expertise visible
Publier régulièrement sur LinkedIn (sans DM commercial) construit une notoriété d'expert. Les prospects qualifiés vous contactent spontanément — la mécanique inverse du démarchage.
Alternative 4 — Les partenariats prescripteurs
Construire des relations avec des prescripteurs (experts-comptables, notaires, médecins, ressources humaines) qui orientent leurs propres clients vers vous. Ce n'est pas du démarchage — c'est de la recommandation de tiers, qui n'entre pas dans le champ de l'article 10.6.
Alternative 5 — Les conférences et formations
Intervenir en formation, conférence, événement professionnel — les participants qui vous contactent ensuite ne sont pas dans une relation de démarchage. Vous avez démontré votre expertise, ils ont initié la mise en relation.
Sanctions et jurisprudence récente
Sanctions disciplinaires
Les manquements à l'article 10.6 sont sanctionnés par les instances ordinales sur saisine du bâtonnier. Les sanctions observées vont du rappel à l'ordre(le plus fréquent) à l'interdiction temporaire d'exercerpour les cas de récidive ou de gravité particulière (démarchage en milieu hospitalier, sollicitation de victimes d'accident, etc.).
Sanctions pénales
Le démarchage non conforme peut aussi être qualifié de pratique commerciale trompeuse au sens du Code de la consommation (article L121-1), passible d'amendes administratives ou pénales.
Jurisprudence récente notable
Plusieurs décisions de la dernière décennie ont précisé la portée de l'article 10.6 :
- Confirmation de l'interdiction des SMS et MMS par le Conseil d'État (2014)
- Sanctions disciplinaires pour démarchage en milieu hospitalier suite à des accidents
- Reconnaissance que les avis Google sollicités directement constituent une zone grise
- Validation que les newsletters à inscrits volontaires ne relèvent pas de la sollicitation